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Ferdinand Richard examine "l'impact de la culture"

Discours introductif de Ferdinand Richard, Président du Fonds Roberto Cimetta, lors de Conférence de clôture du programme Southmed CV. "L'impact de la culture dans la région Sud-Méditerranéenne", Amman, 1-4/12/2017

 

Mesdames et Messieurs,

 

Considérer la Culture comme vecteur du développement dans la région sud-méditerranéenne, appelle au préalable cinq évidences :

1 - Dans notre espace partagé, nous faisons face aujourd'hui à une pression permanente visant à re-nationaliser les Arts et la Culture. La Culture et les Arts sont à nouveau prioritairement considérés comme des éléments essentiels de la souveraineté nationale, d'utiles moyens pour la mise en valeur  des "villes intelligentes" et un outil de communication au service du tourisme de masse. Certaines des conséquences croissantes de cet état de fait sont la "festivalisation" de la Culture, la réduction du discours critique et des expérimentations, l'auto-censure. L'un dans l'autre, les producteurs artistiques et culturels indépendants sont de plus en plus considérés comme de précaires prestataires, survivant uniquement grâce à leur capacité à accumuler "les projets", qui, par ailleurs, sont de plus en plus rapidement relégués aux oubliettes. Notre salut ne dépend de rien d'autre que de ré-inventer "nos trajets", dans un espace politique partagé, au-delà de la dictature des nationalismes.

 

2 -  Nous constatons que la fracture politique croissante d'aujourd'hui prend aussi ses racines dans la falsification de l'Histoire, ici comme dans toutes les régions du monde. Bien que sa perfection soit inatteignable,  la Vérité ne peut se passer du témoignage de l'Art, et de ce point de vue les artistes ont une immense responsabilité.

 

3 - Nous devons projeter nos existences dans le futur, refuser la dictature de l'immédiateté, et chercher des solutions de long terme et de niveaux multiples. Cette partie du monde sait que parfois les solutions rapides deviennent d'interminables problèmes.

 

4 - Nous reconnaissons que la notion de bien commun est large, transversale, holistique et flexible. C'est un projet en perpétuelle construction. Il ne peut y avoir de dogme en ce qui concerne les biens communs. Comme leur nom l'indique, ils appartiennent à tous et à personne.

 

5 - Nous évoluons dans de multiples espaces, dont les limites administratives se superposent souvent, et qui, éventuellement, ne répondent plus à l'approche néo-coloniale classique du soi-disant espace euro-méditerranéen. Le monde culturel Arabe déborde largement de la zone méditerranéenne, et il ne peut être isolé de l'ensemble du Moyen-Orient. Ce qui se passe actuellement entre l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Turquie, le Kurdistan, etc... en est l'évidence.

 

 

Dans ce contexte, je vais tenter de présenter ici quelques tendances à moyen et long termes, en économie, en politique, en humanités:

 

a) Economie :

 

a1) Transversaux, agiles et flexibles, des réseaux de petites industries des contenus, multi-fonctionnelles, remplaceront les industries lourdes organisées en silo.

De l'avis de plusieurs spécialistes, les industries des contenus (multi-media, internet, communication, loisirs, culture et éducation en ligne) pourraient représenter le premier secteur économique dans le monde dans les prochaines cinquante années, après le déclin des énergies fossiles. Certains Etats producteurs de pétrole ont déjà entamé des investigations et des investissements dans cette perspective. D'ores et déjà, les fonds d'investissement globaux placent des sommes considérables dans ce secteur. Par exemple, comme il le publie sur son propre site internet, Providence Equity Fund (étant déjà l'actionnaire principal de Warner) prévoit d'investir 50 milliards de dollars dans les médias, l'Education et la Culture. Dès aujourd'hui, ces acteurs mondiaux impactent lourdement les règles du jeu dans lequel nous évoluons.

 

Mais cela veut aussi dire qu'il y aura de plus en plus d'argent dans la Culture, et, paradoxalement, des réseaux agiles et hyper-actifs de petites industries des contenus, très familiers des relations point-à-point (peer-to-peer), renforceront leurs nouveaux marchés, ceux-ci étant considérés insuffisamment rentables par ce que j'appellerais "les monstrueux empires militaro-industriels". Ces réseaux garderont leur prédominance sur la Recherche et Développement, sur l'innovation, sur la créativité, mais ils doivent impérativement et rapidement organiser leur indépendance vis-à-vis des géants. De ce point de vue, il est notoire que le secteur culturel manque de négociateurs chevronnés.

A l'inverse des industries lourdes, ces réseaux multi-latéraux instantanés et horizontaux faciliteront le dialogue inter-culturel.

 

a2) La nature de la consommation de masse (dont le tourisme de masse est l'aspect le plus visible dans la zone méditerranéenne) et ses exigences de rentabilité optimale la conduisent inévitablement à séparer les différentes catégories d'individus, à un point tel que cela devient difficile à supporter pour la société des êtres humains. Le problème de la séparation des générations est directement généré par le marketing des produits de consommation, la planification urbaine dictée par la "gentrification", les femmes ont toujours bien des difficultés à faire respecter leurs droits, etc... La consommation de masse ne représente pas seulement un danger pour l'environnement, elle est aussi une menace directe pour le dialogue inter-culturel. Plus que jamais, la Culture en tant que plate-forme de dialogue est une priorité absolue.

La sobriété en tant que ligne de conduite personnelle aussi... 

 

a3)  La notion de capitalisme éthique (au passage, notons qu'elle est directement placée à l'intersection des religions et du sécularisme) reste marginale lorsqu'elle se trouve confrontée à la maximalisation des profits. Dans le contexte actuel des négociations diverses sur l'économie, le capitalisme éthique reste au niveau de la spéculation intellectuelle, et l'absence d'éthique dans l'économie a une influence directe sur la question religieuse, y compris dans les plus violents théâtres de conflit. La censure n'est pas seulement politique, elle est aussi produite par certains processus économiques. Qui est aujourd'hui le gardien de l'éthique, de la liberté d'expression, de la liberté de création ? Le désir légitime de dialogue interculturel nous force à reconsidérer le contrôle restrictif imposé par l'ultra-libéralisme sauvage.        

 

b) Politique :

 

b1) L'influence des zones culturelles (et cultuelles) remplace progressivement les frontières nationales, pour le meilleur et pour le pire. Prise au piège dans une stratégie "bloc-contre-bloc" dépassée et héritée d'autres siècles, la compétition traditionnelle entre nations est remplacée par l'instrumentalisation des différences culturelles (qu'on dissimule aussi sous le terme de "diplomatie culturelle"), par un soi-disant "choc des civilisations" de plus en plus prégnant, alors qu'il n'est rien de plus qu'un nouveau maquillage sur la face du nationalisme. Dans cette partie du monde, après l'apparent déclin des pouvoirs coloniaux, de nouveaux "poids-lourds" régionaux ou religieux apparaissent. Ils essayent d'occuper la chaise laissée vide, deviennent de plus en plus agressifs, radicaux et gagnent du pouvoir d'influence, même si l'on voit bien que, sous d'autres formes, la pression constante des USA, de la Russie, de l'Union Européenne est toujours bien présente. Ces nouveaux pouvoirs régionaux considèrent-ils le dialogue interculturel comme un outil essentiel pour la paix ? Et même, considèrent-ils la paix comme leur objectif prioritaire ? Ou bien lui préfèrent-ils leur expansion ?

Pas de Culture, pas de dialogue... pas de dialogue, pas de paix... Pas de paix, pas de business... En cet instant, le seul business, c'est la guerre...    

 

b2) L'Asie montre un intérêt croissant pour l'Afrique et la région Moyen Orient-Afrique du Nord. Le centre du monde a glissé de la Méditerranée à l'Atlantique, puis de l'Atlantique au Pacifique. Curieusement, nous, Arabes, Européens, Moyen-Orientaux, ignorons que, de Chine, nous sommes collectivement perçus comme une entité culturelle unique et cohérente, avec un héritage commun, une origine religieuse commune, et d'une certaine manière des origines génétiques partagées.

Pourrions-nous retourner cette proposition ? Déjà, exprimons-nous un intérêt partagé pour les autres régions du monde ? Dans l'affirmative, quels sont nos points d'intérêt communs ? Les modèles sociaux ? Le développement des marchés ? L'exotisme ? Le spiritualisme ? Pouvons-nous ensemble nous adresser au reste du monde ? Le reste du monde ne nous attend-il pas ?

 

b3) hybridation/intégration/assimilation

(cf. "Cultural Base",  un programme co-porté par les Universités de Glasgow et de Barcelone) 

Au-delà de cette fascinante recherche, subsiste la question ancienne et toujours non résolue: Qui intègre qui ? Qui assimile qui ? Quel niveau d'hybridation est compatible avec la Diversité Culturelle ?

 

c) Le facteur humain :

 

c1) Quoiqu'il arrive, l'Europe des jeunes, y inclus ceux d'origine immigrée, se fera, et impactera la relation entre Europe et Moyen Orient-Afrique du Nord. Ce dont nous pouvons témoigner aujourd'hui est, non pas le reflux du rêve européen, mais le commencement parfois douloureux d'une transformation positive, attendue depuis longtemps, incluant la révision que chaque individu vivant en Europe doit faire concernant sa propre position vis-à-vis du reste du monde. Ceci implique aussi le rééquilibrage d'un autre rapport injuste, celui que les gouvernements européens entretiennent actuellement entre sud et nord de l'Europe, entre centres et périphéries, affectant l'Europe de manière interne, mais, par un effet domino, affaiblissant aussi les relations entre Europe et Moyen Orient-Afrique du Nord. Les futurs partenaires des jeunes générations d’artistes et d’opérateurs culturels sont partout en Europe, pas uniquement dans les capitales.  

 

c2) Mobilité virtuelle ou physique, l'approche "point-à-point", transversale, universelle, ne s'accomode pas  de la notion de voyage sans retour.

Les "triangles d'or" des Arts et de la Culture (par exemple Londres/Amsterdam/Paris) sont les bases géographiques de l'empire. Ils concentrent tous les outils du pouvoir culturel. Ils agissent comme des aimants sur la jeunesse créative des périphéries. La "fuite des cerveaux" est leur pire conséquence. Elle prive les communautés locales du retour sur investissement qu'elles pourraient attendre après leur implication coûteuse dans l'éducation et le renforcement des capacités de leur jeunesse. Elle empêche la jeunesse créative de participer à construction/au développement de sa communauté d'origine, et dans un temps assez court elle contribue à un déséquilibre injuste, qui, par ailleurs, nourrit l'europhobie en interne et la xénophobie en externe.

Partout dans le monde ce syndrome des "triangles d'or" grandit. Il est aussi le fruit des politiques de planification globale.

Le développement local est la condition préalable à une entente internationale équitable et apaisée. L'individu est le moteur de ce développement, et y contribue à l'aide de ses atoûts culturels et intellectuels.  La mobilité est avant tout une affaire de développement local, et ne saurait être réduite à une petite tribu de gens branchés vivant dans les aéroports.

Elle concerne avant tout la capacité de chacun de partager, à son retour, les bénéfices de son expérience de voyage avec sa communauté. Je crois sincèrement que le futur du monde sera fait d'un réseau organique de multiples périphéries. Les périphéries sont aussi la source des connaissances, et le savoir n'est pas le privilège de quelques centres de recherche, y inclus dans la région Euro-Moyen Orient-Afrique du Nord. 

 

En guise de conclusion, je voudrais reprendre l'article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme:

"Tous les êtres humains sont égaux en dignité et en droit"

A mon sens, être égal en dignité implique qu'il n'y ait pas de culture dominante.

 

Je vous remercie de votre attention. Ferdinand Richard

 

 

 

 

 



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